Accueil > Analyses > Assurance maladie > Convention médicale > Peser l’évidence

Peser l’évidence

lundi 25 juillet 2005, par le SMG

Edmonton, début 2000. Pour la première fois, des milliers de citoyens descendent dans la rue pour manifester leur opposition aux tentatives de privatisation de leur système de santé basé sur la loi canadienne sur la santé. En anglais, le « Canada Health Act », dont un des fondateurs fut l’homme politique Tommy Douglas, est basé sur cinq principes : gestion publique, intégralité, universalité, transférabilité, accessibilité.

« Friends of Medicare » est une coalition née en 1982 dans la province d’Alberta. Son action est centrée sur la défense du système public de soins de type canadien. Elle compte 1200 membres, des citoyens pour la plupart.

Cette coalition organise sa conférence, en marge d’une autre conférence, gouvernementale celle-là, qui se déroule du 3 au 5 mai 2005 dans la même ville, Calgary, et organisée par le Premier ministre provincial, Ralph Klein, du parti conservateur. Klein feint de vouloir débattre du système de soin, mais il a du mal à cacher sa volonté de privatiser le système. Il est appuyé en cela par le « Fraser Institute » qui affirme qu’il faut s’extraire de la loi canadienne sur la santé, en prétextant entre autres que la privatisation « marche » en France et que le coût du système de santé français est moins important qu’au Canada.

En Alberta, un autre institut de recherche (the Parkland Institute), pense au contraire qu’il faut défendre la loi canadienne sur la santé. Nos amis canadiens veulent connaître ce qui se passe réellement en France, mettre en évidence les « deux côtés de la médaille ». C’est pourquoi le Syndicat de la Médecine Générale est invité. « Friends of Medicare » craint une réaction en chaîne de privatisation en Colombie Britannique et surtout au Québec et dans l’Ontario, provinces les plus peuplées. De ce fait, sur le plan politique, ces deux provinces ont un poids énorme puisqu’elles décident quasiment à elles seules, lors des élections, de la couleur politique du pouvoir fédéral.

Beaucoup de chercheurs canadiens sur le système de santé sont présents à la conférence de « Friends of Medicare ». Les coalitions locales de défense de politiques alternatives financent cette conférence et assurent la logistique, ainsi que la puissante fédération des syndicats d’infirmières. Trois cents participants sont venus, les organisateurs ont le sourire, d’autant que le public compte cinq députés de la province d’Alberta.

Que ce soit au Royaume-Uni, en Australie, au Canada ou aux Etats-Unis, les intervenants mettent l’accent sur le coût élevé des dépenses de soins, surtout dans le privé où se développe un véritable business, ce qui coûte très cher à la collectivité, surtout lorsqu’il existe des « partenariats » public-privé. Une véritable guerre économique existe entre les deux systèmes, selon Jim Maher, de l’école des sciences sociales de l’Université de la Nouvelle Angleterre (Australie).

Au Canada, la privatisation des services publics est réalisée grâce aux accords de libre échange. A l’hôpital, les contrats public-privé sont signés sur 20, 40, jusqu’à 60 ans pour que ce soit impossible de revenir en arrière. Difficile alors de gérer un hôpital quand il y a un « partenariat » avec des intérêts divergents. A l’hôpital d’Ottawa, les seuls écrits légaux avalisant le partenariat public-privé ont coûté neuf millions de dollars canadiens selon Steven Shrybman, avocat, auteur d’un guide citoyen sur les accords mondiaux de libéralisation.

D’autre part, de nombreux conférenciers pointent des taux de mortalité plus élevés dans le privé que dans le public. Qu’est-ce qu’un système qui appartient aux investisseurs et non à la société, s’indigne avec flegme le Dr P.J. Devereaux, cardiologue et chercheur sur les systèmes de soins ?

Et ce n’est pas Claudia Fegan, directrice médicale d’un hôpital du sud de Chicago, qui le contredit. Beaucoup d’hôpitaux publics ont été fermés à Chicago ou rachetés de mains en mains pour faire du profit sans aucune planification. Selon elle, il existe une forte compétition entre les différentes compagnies privées qui possèdent les hôpitaux, ce qui entraîne des fraudes, voire des actes criminels. Le profit sur l’hémodialyse est énorme. Le coût de l’administration dans les cliniques privées est élevé avec des salaires exorbitants. A New York, dans les quartiers pauvres, l’espérance de vie est inférieure à celle du Bangladesh. Il y a cent millions d’américains qui ne sont pas assez couverts par les assurances maladies, surtout dans les Etats pauvres du Sud. Les employeurs disent aux travailleurs : « Ton niveau de remboursement dépend de ton temps de travail, de ton rendement ».

Au Canada, les attaques contre le service public ont débuté dans les années 90. Les listes d’attente sont un problème majeur, par manque de personnels, manques de lits, manque de services de chirurgie. En réalité, les pauvres se servent peu du service public à cause des problèmes d’accès aux soins, d’éducation, et de transports affirme Armine Yalnizyan, économiste.

Michael Rachlis, auteur d’un ouvrage sur les projets alternatifs en matière de santé au Canada, lance cette évidence : pour travailler ensemble, la privatisation n’est pas nécessaire ! Elle est même dangereuse comme le confirment les études rapportées par les conférenciers.

Nuala Kenny, médecin, chercheuse en éthique, prend de revers le titre de la conférence : il ne s’agit pas de peser l’évidence, mais de défendre notre idéologie basée sur les valeurs publiques canadiennes. Mais le problème sur lequel les canadiens doivent s’interroger est la crise de la représentation démocratique et le manque de participation citoyenne. « Nous savons que le privé engendre des inégalités. Il n’y a que 2 % du budget de la santé consacré à la prévention, même après la crise du SRAS à Toronto » martèle le Dr Kenny.

En France, après avoir présenté l’histoire de la Sécurité sociale, nous montrons comment, par la réforme de l’Assurance maladie votée en 2004 et la nouvelle convention médicale signée en 2005, la voie vers la privatisation est ouverte.

Pour en savoir plus :
- Friends of Medicare : www.keepmedicarepublic.ca ou www.friendsofmedicare.ab.ca
- Coalition canadienne de la santé : www.medicare.ca
- Prescription pour l’excellence : comment l’innovation sauve le système de santé canadien : www.michaelrachlis.com
- Loi canadienne sur la santé : http://www.healthcoalition.ca ou http://www.hc-sc.gc.ca
- Lettre ouverte au Premier ministre Paul Martin : http://www.healthcoalition.ca/jan28-f-ol.pdf
- Le Conseil des Canadiens : www.canadians.org
- Centre canadien de politiques alternatives : http://www.healthcoalition.ca/fr-safetylast.pdf ou www.policyalternatives.ca
- Protection publique en Alberta : www.pialberta.org

Répondre à cet article

Accueil > Analyses > Assurance maladie > Convention médicale > Peser l’évidence

Peser l’évidence

lundi 25 juillet 2005, par le SMG.
Mis à jour le mercredi 19 mars 2008

Edmonton, début 2000. Pour la première fois, des milliers de citoyens descendent dans la rue pour manifester leur opposition aux tentatives de privatisation de leur système de santé basé sur la loi canadienne sur la santé. En anglais, le « Canada Health Act », dont un des fondateurs fut l’homme politique Tommy Douglas, est basé sur cinq principes : gestion publique, intégralité, universalité, transférabilité, accessibilité.

« Friends of Medicare » est une coalition née en 1982 dans la province d’Alberta. Son action est centrée sur la défense du système public de soins de type canadien. Elle compte 1200 membres, des citoyens pour la plupart.

Cette coalition organise sa conférence, en marge d’une autre conférence, gouvernementale celle-là, qui se déroule du 3 au 5 mai 2005 dans la même ville, Calgary, et organisée par le Premier ministre provincial, Ralph Klein, du parti conservateur. Klein feint de vouloir débattre du système de soin, mais il a du mal à cacher sa volonté de privatiser le système. Il est appuyé en cela par le « Fraser Institute » qui affirme qu’il faut s’extraire de la loi canadienne sur la santé, en prétextant entre autres que la privatisation « marche » en France et que le coût du système de santé français est moins important qu’au Canada.

En Alberta, un autre institut de recherche (the Parkland Institute), pense au contraire qu’il faut défendre la loi canadienne sur la santé. Nos amis canadiens veulent connaître ce qui se passe réellement en France, mettre en évidence les « deux côtés de la médaille ». C’est pourquoi le Syndicat de la Médecine Générale est invité. « Friends of Medicare » craint une réaction en chaîne de privatisation en Colombie Britannique et surtout au Québec et dans l’Ontario, provinces les plus peuplées. De ce fait, sur le plan politique, ces deux provinces ont un poids énorme puisqu’elles décident quasiment à elles seules, lors des élections, de la couleur politique du pouvoir fédéral.

Beaucoup de chercheurs canadiens sur le système de santé sont présents à la conférence de « Friends of Medicare ». Les coalitions locales de défense de politiques alternatives financent cette conférence et assurent la logistique, ainsi que la puissante fédération des syndicats d’infirmières. Trois cents participants sont venus, les organisateurs ont le sourire, d’autant que le public compte cinq députés de la province d’Alberta.

Que ce soit au Royaume-Uni, en Australie, au Canada ou aux Etats-Unis, les intervenants mettent l’accent sur le coût élevé des dépenses de soins, surtout dans le privé où se développe un véritable business, ce qui coûte très cher à la collectivité, surtout lorsqu’il existe des « partenariats » public-privé. Une véritable guerre économique existe entre les deux systèmes, selon Jim Maher, de l’école des sciences sociales de l’Université de la Nouvelle Angleterre (Australie).

Au Canada, la privatisation des services publics est réalisée grâce aux accords de libre échange. A l’hôpital, les contrats public-privé sont signés sur 20, 40, jusqu’à 60 ans pour que ce soit impossible de revenir en arrière. Difficile alors de gérer un hôpital quand il y a un « partenariat » avec des intérêts divergents. A l’hôpital d’Ottawa, les seuls écrits légaux avalisant le partenariat public-privé ont coûté neuf millions de dollars canadiens selon Steven Shrybman, avocat, auteur d’un guide citoyen sur les accords mondiaux de libéralisation.

D’autre part, de nombreux conférenciers pointent des taux de mortalité plus élevés dans le privé que dans le public. Qu’est-ce qu’un système qui appartient aux investisseurs et non à la société, s’indigne avec flegme le Dr P.J. Devereaux, cardiologue et chercheur sur les systèmes de soins ?

Et ce n’est pas Claudia Fegan, directrice médicale d’un hôpital du sud de Chicago, qui le contredit. Beaucoup d’hôpitaux publics ont été fermés à Chicago ou rachetés de mains en mains pour faire du profit sans aucune planification. Selon elle, il existe une forte compétition entre les différentes compagnies privées qui possèdent les hôpitaux, ce qui entraîne des fraudes, voire des actes criminels. Le profit sur l’hémodialyse est énorme. Le coût de l’administration dans les cliniques privées est élevé avec des salaires exorbitants. A New York, dans les quartiers pauvres, l’espérance de vie est inférieure à celle du Bangladesh. Il y a cent millions d’américains qui ne sont pas assez couverts par les assurances maladies, surtout dans les Etats pauvres du Sud. Les employeurs disent aux travailleurs : « Ton niveau de remboursement dépend de ton temps de travail, de ton rendement ».

Au Canada, les attaques contre le service public ont débuté dans les années 90. Les listes d’attente sont un problème majeur, par manque de personnels, manques de lits, manque de services de chirurgie. En réalité, les pauvres se servent peu du service public à cause des problèmes d’accès aux soins, d’éducation, et de transports affirme Armine Yalnizyan, économiste.

Michael Rachlis, auteur d’un ouvrage sur les projets alternatifs en matière de santé au Canada, lance cette évidence : pour travailler ensemble, la privatisation n’est pas nécessaire ! Elle est même dangereuse comme le confirment les études rapportées par les conférenciers.

Nuala Kenny, médecin, chercheuse en éthique, prend de revers le titre de la conférence : il ne s’agit pas de peser l’évidence, mais de défendre notre idéologie basée sur les valeurs publiques canadiennes. Mais le problème sur lequel les canadiens doivent s’interroger est la crise de la représentation démocratique et le manque de participation citoyenne. « Nous savons que le privé engendre des inégalités. Il n’y a que 2 % du budget de la santé consacré à la prévention, même après la crise du SRAS à Toronto » martèle le Dr Kenny.

En France, après avoir présenté l’histoire de la Sécurité sociale, nous montrons comment, par la réforme de l’Assurance maladie votée en 2004 et la nouvelle convention médicale signée en 2005, la voie vers la privatisation est ouverte.

Pour en savoir plus :
- Friends of Medicare : www.keepmedicarepublic.ca ou www.friendsofmedicare.ab.ca
- Coalition canadienne de la santé : www.medicare.ca
- Prescription pour l’excellence : comment l’innovation sauve le système de santé canadien : www.michaelrachlis.com
- Loi canadienne sur la santé : http://www.healthcoalition.ca ou http://www.hc-sc.gc.ca
- Lettre ouverte au Premier ministre Paul Martin : http://www.healthcoalition.ca/jan28-f-ol.pdf
- Le Conseil des Canadiens : www.canadians.org
- Centre canadien de politiques alternatives : http://www.healthcoalition.ca/fr-safetylast.pdf ou www.policyalternatives.ca
- Protection publique en Alberta : www.pialberta.org

Répondre à cet article

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.